Les 30 ans de Belnet : entretien avec le directeur général Dirk Haex – 2e partie

Publié le lun 29/01/2024 - 13:56

Dans la première partie de l’entretien avec le directeur général Dirk Haex, nous avions évoqué le passé et le présent de Belnet à l’occasion de ses 30 ans. Aujourd’hui, dans cette deuxième partie, nous nous penchons sur l’avenir de Belnet et sur des sujets tels que GÉANT, la communication quantique et l’inévitable IA. À la fin de la première partie, nous avions appris que Belnet travaillait sur une nouvelle stratégie pour 2025-29, et nous reprenons donc de là.

Pour commencer, comment voyez-vous évoluer les besoins de votre communauté ? 

Dirk : « Aujourd’hui plus que jamais, il faut se tourner vers l’avenir, surtout dans les domaines où nous sommes actifs. Naturellement, nous nous efforçons de faire de notre mieux, notamment pour la communauté Research & Education, nos clients de la première heure. 

Nous constatons que les universités, les hautes écoles et les centres de recherche affiliés à Belnet – comme tous les autres clients, bien sûr – veulent des solutions, mais que la manière dont nous les apportons est secondaire. C’est pourquoi, ces dernières années, nous avons mis l’accent sur un écosystème de partenaires : des acteurs fédéraux et régionaux ainsi que des entreprises. 

Selon moi, un certain nombre de tendances vont se renforcer dans les années à venir, notamment l’accélération de la numérisation et donc de l’utilisation des technologies numériques, l’apprentissage flexible, la poursuite de l’internationalisation et les partenariats qui en découlent. Il y aura aussi un renforcement des liens entre l’enseignement supérieur et les industries et entreprises, afin de permettre aux étudiants de découvrir les nouvelles formes de travail dans la pratique. En fait, Belnet a une politique très claire sur ce dernier point depuis 30 ans : les stagiaires et les étudiants en thèse sont toujours les bienvenus ! 

Dans ce contexte, Belnet reste une organisation transversale tournée vers l’avenir, un partenaire de confiance pour l’enseignement supérieur et tout le secteur de la recherche. Notre lien – et notre connexion – privilégié et unique avec GÉANT est un atout majeur à cet égard. 

Notre collaboration avec les autres Réseaux de recherche européens au sein de l’association GÉANT apporte une échelle considérable à cet égard, et donc des conditions financières intéressantes, ainsi qu’une grande capacité d’action, toujours au bénéfice de notre communauté. » 

Quelle influence ont ces tendances sur la réflexion stratégique que vous êtes en train de mener ? 

Dirk : « Dans le cadre du pilier “Innovation”, Belnet va contribuer à des domaines qui auront très probablement un impact sur les attentes futures de la communauté, tels que la communication quantique, tout ce qui concerne le cycle de vie des données (de recherche) associé à l’écosystème EOSC envisagé par l’Europe, la cybersécurité et l’intelligence artificielle. 

Dans l’offre “Solutions”, Belnet – partant des attentes spécifiques de nos partenaires R&E – va continuer à se concentrer sur une offre de connectivité très stable, sécurisée et performante, une gamme complète et personnalisable de solutions cloud, divers éléments de base pour le pilier crucial “Trust & Security” et, enfin, une série spécifique et ciblée de solutions pour le pilier “Identity, Mobility and Federation”. Les données et la cybersécurité joueront un rôle de plus en plus important à ce titre. » 

Quel est le processus concret qui sous-tend la nouvelle stratégie ? Quand la communauté Belnet peut-elle espérer des informations à ce sujet ? 

Dirk : « Il y a quelques mois, nous avons commencé à réfléchir à la stratégie Belnet pour la période 2025-2029. Avant de définir les objectifs stratégiques, nous nous sommes intéressés aux fondamentaux. Nous avons élaboré notre nouvelle vision en partant de la mission de Belnet – qui est définie par la loi – et nous avons aussi commencé à examiner les valeurs que nous voulons véhiculer auprès de notre communauté en tant qu’organisation. Nous nous sommes alors penchés sur les rôles et les objectifs de Belnet vis-à-vis de la société. Nous allons finaliser tout cela en 2024, avec une nouvelle image de marque et un nouveau site web. »

Vous avez précédemment évoqué GÉANT et le fait que vous comptez contribuer à façonner son avenir. Comment envisagez-vous cet avenir, justement ? 

Dirk : « Jusqu’à présent, GÉANT a principalement opéré sur la base de projets européens. Toutefois, je pense que l’association va évoluer dans les années à venir – en fonction, bien sûr, de la stratégie que l’Europe définira – vers une organisation de services plus “end-to-end”. Plus précisément, GÉANT pourrait être l’organisation motrice et, en fonction des services demandés par l’institution de recherche, conclure les accords de niveau opérationnel nécessaires avec les réseaux nationaux de recherche et d’enseignement concernés. Comme je l’ai dit, en tant que membre de l’association GÉANT pour Belnet, je participe à l’élaboration de cet avenir. Enfin, plusieurs collègues de Belnet représentent la communauté R&E belge dans divers Task Forces et Special Interest Groups. » 

Abordons maintenant quelques sujets d’actualité dans le domaine de l’informatique, qui sont également incontournables pour Belnet. Commençons par la question que tout le monde se pose : l’IA, malédiction ou bénédiction ?

Dirk : « Il est certain que l’IA va avoir un impact considérable sur la société à court et à moyen terme. Mais je ne suis pas du nombre des pessimistes. Il fut un temps où l’on prédisait que le web mondial causerait notre perte – et si l’Internet a posé bien des défis, le bilan est jusqu’à présent très positif. 

L’IA pourra être utilisée de manière réfléchie, mais le gouvernement a un rôle important à jouer à cet égard. L’IA Act de l’Union européenne va dans la bonne direction, mais je dois admettre que, de mon point de vue, cela pourrait aller un peu plus vite. Il est certain que l’émergence de systèmes non transparents, tels que les systèmes à boîte noire, est un vrai sujet de préoccupation. Et sur de nombreuses questions éthiques – il suffit de penser à la désinformation par le biais de “deep fakes” et aux questions de droits d’auteur, entre autres –, nous avons de toute urgence besoin de plus de clarté. » 

Vient ensuite la cybersécurité, une bataille que Belnet mène aussi, comme nous l’avons vu précédemment.

 Dirk : « La cybercriminalité est et reste une menace. Comme dans le monde physique, les pratiques des hackers évoluent et nous devons essayer de garder une longueur d’avance sur eux. Heureusement, des mesures simples permettent souvent de limiter les dégâts. 

En ce qui concerne notre communauté, le personnel et les étudiants constituent la plus grande “zone d’attaque”. Les établissements d’enseignement supérieur comptent un très grand nombre d’utilisateurs finaux et il y a forcément un risque de négligence. Ils sont dès lors des cibles de choix pour les cybercriminels. Par le biais de l’ingénierie sociale, ces derniers se font passer pour une personne ou une organisation de confiance et tentent d’obtenir des identifiants de connexion. Ils s’enfoncent ensuite de plus en plus profondément dans le réseau et finissent par frapper. C’est pourquoi l’authentification multifactorielle devrait être la norme dans toutes les organisations. 

Lorsqu’on parle de cybersécurité, on ne peut pas non plus ignorer le rôle de l’IA. Comme la poudre à canon en son temps, elle a été conçue pour être un outil, mais elle peut aussi servir d’arme. Grâce à l’IA, de nouvelles stratégies peuvent être élaborées de plus en plus vite pour des attaques de plus en plus dynamiques. Mais je ne suis pas non plus un oiseau de malheur : l’IA va sans doute aussi apporter des solutions. » 

Dans la première partie, nous avons parlé des attaques DDoS auxquelles vous avez été confrontés. Comment voyez-vous l’avenir sur ce front ? 

Dirk : « Au cours des deux dernières années, nous avons investi massivement dans de nouvelles plateformes de protection (Belnet Advanced DDoS Security) et dans le recrutement d’experts pour ce type d’attaques volumétriques. De plus, dans le contexte de la prochaine législation NIS2 – une mise à jour majeure des réglementations européennes sur la sécurisation des réseaux et de l’information –, le gouvernement fédéral sera concerné par ces réglementations, ainsi que Belnet en tant que partenaire de l’enseignement supérieur, de la recherche et des services publics. Au total, nous parlons d’un investissement de plusieurs millions d’euros. » 

Passons à un domaine qui captive de plus en plus Belnet – et toute la communauté IT : la communication quantique. Qu’est-ce qu’elle nous réserve ? 

Dirk : « L’informatique quantique a un incroyable potentiel pour le cryptage des données. Aujourd’hui, un cryptage n’est jamais totalement infaillible. N’importe quelle clé mathématique peut être cassée, surtout si on lui applique la puissance de calcul des ordinateurs quantiques. C’est pourquoi la clé des messages ultraconfidentiels entre les gouvernements est parfois livrée physiquement plutôt que numériquement. Littéralement par un “homme avec une valise” – et ce n’est pas une blague. 

Mais ce que les mathématiques ne peuvent pas faire, la physique le peut. La mécanique quantique, et plus particulièrement la distribution quantique de clé, offre la possibilité théorique d’envoyer un message sécurisé à 100 %. Quiconque lit une telle clé QKD modifie automatiquement le code en raison des effets de la mécanique quantique, ce qui rend de facto le message “inviolable”. Mais cette technologie n’en est encore qu’à ses balbutiements. » 

C’est pourquoi vous participez au projet BeQCI. Quel est votre rôle exact ? 

Dirk : « La transmission sécurisée de messages est essentielle pour les centres de recherche et les administrations, par exemple, c’est-à-dire pour notre communauté. Et Belnet dispose de l’expertise, très spécifique, nécessaire au déploiement d’un réseau de communication quantique. En Belgique, avec les autres partenaires du consortium BeQCI, nous nous occupons de la mise en place d’un tel réseau QKD et le testons via des cas d’usage. Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux cas d’usage. Les propositions émanant de gouvernements, d’instituts de recherche, d’hôpitaux et même d’acteurs privés sont donc les bienvenues. » 

Les membres de votre communauté qui font de la recherche attachent aussi de l’importance à la science ouverte. Belnet est d’ailleurs très impliqué dans ce domaine. 

Dirk : « Pour des organisations scientifiques comme Sciensano et l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, s’appuyer sur les études les plus récentes permet de parvenir rapidement à des analyses et des conseils vitaux (littéralement). Surtout dans un contexte social qui évolue de plus en plus vite – voyez la vitesse à laquelle le coronavirus s’est réinventé pendant la pandémie et l’impact du changement climatique. À long terme, la science ouverte vise à maximiser le rendement de toutes les recherches financées par des fonds publics en les rendant partageables le plus rapidement possible, tant au sein du monde scientifique et académique qu’avec les entreprises et les citoyens férus de science. 

Mais la science ouverte est une chose très complexe sur le plan technologique, et l’EOSC, l’European Open Science Cloud, est la réponse européenne à ce problème. L’Union européenne, les États membres et les établissements de recherche scientifique travaillent d’arrache-pied pour créer un nouveau web européen pour les données liées et les publications scientifiques. C’est un projet très ambitieux. Depuis 2020, Belnet est l’organisme belge mandaté pour l’EOSC, avec un rôle à la fois de coordination et opérationnel. » 

Où en est, selon vous, la science ouverte ?

 Dirk : « Lors du dernier symposium annuel à Madrid, il est apparu que l’EOSC a fait des progrès significatifs, mais qu’il reste encore un long chemin à parcourir. J’ai aussi été fort intéressé par les efforts déployés à l’échelle mondiale, y compris en dehors de l’Europe, et j’ai pu constater que des problèmes et des questions similaires se posent à tous. La participation au symposium nous a confortés dans l’idée qu’en continuant à participer au projet EOSC, nous avons un impact réel sur la communauté scientifique. » 

Last but not least : l’Internet belge. Belnet gère la plateforme BNIX, le « nœud Internet belge ». Là aussi, vous avez de grands projets. 

Dirk : « Notre société a une soif inextinguible de données. Les gens streament de plus en plus et les grands fournisseurs de services Internet tels que Proximus, Microsoft et Netflix envoient d’énormes volumes de données. En outre, le télétravail n’est pas près de disparaître, avec tout le trafic de données que cela implique. Plus important encore : il est impossible de savoir ce que l’avenir nous réserve. Si nous voulons que la plateforme BNIX puisse faire face aux évolutions futures, nous devons les devancer. Et c’est exactement ce que nous allons faire avec une toute nouvelle plateforme. Celle-ci dispose non seulement d’une capacité largement supérieure, mais répond également bien mieux aux besoins des organisations membres. Le déploiement bat actuellement son plein – affaire à suivre donc ! »

Pour conclure, replongeons un moment dans le passé : quel moment de vos 20 années de carrière chez Belnet n’êtes-vous pas près d’oublier ? 

Dirk : « Chaque étape historique de Belnet dont nous avons parlé précédemment, bien sûr [rires]. Mais comme vous les connaissez déjà, j’aimerais conclure par une anecdote amusante, que de nombreux collègues ne connaissent peut-être pas. Un jour, nous avons déménagé de la rue de la Science à l’avenue Louise. À l’époque, j’étais encore ingénieur réseau et ce déménagement m’enthousiasmait. Un peu trop en fait, car les câbles réseau que j’ai commencés à débrancher dans la salle technique parce que je croyais – à tort – qu’ils ne servaient plus se sont révélés être encore très très utilisés. Il n’y a subitement plus eu de connexion avec le monde extérieur... et bien sûr, je ne savais pas du tout quel câble était branché dans quel port de commutation. Ceux qui connaissent ces ports peuvent imaginer le nombre d’heures que j’ai passées à essayer de tout remettre en ordre. Heureusement, il n’y a pas eu de gros problème. » 

Un grand merci pour cet entretien, Dirk. Je vous souhaite, ainsi qu’à toute l’équipe de Belnet, de belles années à venir !

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